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Lettre ouverte à la société civile et aux autorités qui la financent : culture associative, compétition et financements  

Google, SpaceX, … et l’associatif : quels lieux communs ?

Voici un parallèle un peu osé. Je me le permets, d’abord parce que l’analyse comparative est un outil pertinent pour appréhender les phénomènes sociaux ; mais aussi pour provoquer, bousculer les esprits, car l’associatif en Belgique francophone est en souffrance. En effet, depuis quelques années déjà, ce secteur doit affronter des enjeux qui, je pense, le dépassent ; l’un d’eux est la mise en concurrence des ASBL entre elles mais aussi avec le secteur marchand, un autre est le manque de clarté, de rationalité, de pérennité, dans la façon dont elles sont financées par les pouvoirs publics. 

Qu’est-ce qu’il y a de commun entre un cadre de Google ou de Spacex et une travailleuse, un travailleur, du secteur associatif en Belgique francophone ? Voici les missions affichées des premiers, leur positionnement sur le marché : la mission de Google est d’organiser les informations à l’échelle mondiale dans le but de les rendre accessibles et utiles à tous ; par ailleurs en 2015, SpaceX demandait l’autorisation pour construire Starlink une constellation de 4000 satellites capables de donner accès à Internet au monde entier, y compris dans les régions les plus reculées ne disposant pas d’infrastructures.

Une récurrence dans ces objectifs et une ressemblance avec les nôtres est évidente : l’accès. Dans le social et de la santé, nous voulons aussi élargir l’accès à la culture, à la recherche, aux soins de santé, à l’information et même aux technologies pour réduire la fracture numérique ! Cette mission de l’accès participe d’un côté et de l’autre à la culture d’entreprise et à la culture associative – dans les deux cas, elle donne une légitimité aux personnes qui y participent et disent œuvrer au bien commun, aux valeurs universelles et progressistes. Eux le font de façon lucrative, pour le progrès matériel et à une échelle macro ; nous le faisons avec des bouts de ficelles, pour le progrès social et communautaire, pour des salaires moyens, à une échelle micro.

À côté du package salarial, la culture d’entreprise élitiste fait la force de ces entreprises qui, en provoquant la compétition entre les employé.es, sélectionnent les meilleurs des meilleurs. Dans le non-marchand, la compétition ne concerne pas tant les personnes, mais plutôt les ASBL entre elles de par son système de financements.

En effet, l’ennui c’est que nous passons la moitié de notre temps le nez dans les rapports et à faire face à nos redevabilités vis-à-vis des pouvoirs subdisidiants : annuelles, bisannuelles, quinquennales, d’évaluation, de demandes, de justification,… entre ça et nos missions, il reste peu de temps pour construire une réelle solidarité entre associations. Même si l’idée est déplaisante : oui, nous sommes en concurrence pour ces subsides, que nous passons notre temps à essayer d’obtenir, de garder et à justifier. Ainsi, il est fréquent que des acteurs du non-marchand déploient des stratégies de séduction à destination des politiques, les abreuvent de contenu orienté et se positionnent sur les futurs appels à projet. C’est un winwin et parier sur la communication médiatique et politique est sûrement un bon investissement pour les ASBL – preuve en est, l’apparition récente de la fonction de subsidiologue. Au lieu de favoriser les meilleurs projets, ce système tend à financer les associations qui ont les moyens d’une communication et d’une stratégie politique professionnelles.

Au lieu de défendre la justice sociale, nous finissons par produire l’auto-justification de nos existences professionnelles. C’est ainsi que les politiques, en collaboration avec nous, amenuisent l’espoir d’une associativité solidaire et d’une société civile garante du bon fonctionnement de la démocratie.   

Qui doit sauver le monde : Google ou la société civile ?

Poser la question, c’est y répondre. Il existe des pistes pour aider les ASBL à sortir de cette engrenage : la plus ambitieuse est de participer à changer l’humain en réformant l’éducation – mais d’autres sont de favoriser la recherche en sciences sociales au sujet du financement de l’associatif en Belgique francophone, de mutualiser les services, les dépenses et en particulier dans l’immobilier, pour créer de la cohésion entre les associations par le territoire. Les associations ont aussi une responsabilité, celle de prendre le temps de se concerter entre elles pour proposer des modèles alternatifs et plus solidaires.

Ensemble, donnons les moyens à l’associatif de sortir de cette logique libérale et concurrentielle.

Le droit à l’avortement

Hier, une proposition de loi pour assouplir les conditions d’accès à l’Interruption Volontaire de Grossesse a été votée en Commission Justice.

Le chemin législatif n’est pas terminé. Le texte doit encore être voté en plénière après un avis du Conseil d’Etat qui sera certainement réclamé par au moins 50 député-e-s.

L’avortement ne devrait pas être une question éthique mais bien une question en rapport avec la santé sexuelle et reproductive des femmes. De tous temps et partout dans le monde, elles ont avorté. Avant la médicalisation de la contraception, l’avortement était un moyen de contrôle des naissances au même titre que… l’infanticide ou l’abandon d’enfant. Les pères de l’Eglise conseillaient d’ailleurs aux romains de ne pas se rendre dans les maisons de prostitutions ; auquel cas ils risquaient de coucher avec leurs propres enfants.

Politiques natalistes et contrôle de la fertilité des femmes : les États et les dogmes ont toujours condamné les interruptions de grossesse. La capacité d’enfanter est ce pourquoi les femmes ont été et sont encore les victimes des lois et des interdits des hommes. Vous avez un utérus ? Pas de chance, vous serez condamnée par les pénis à porter des fœtus, à enfanter des bébés et à vous en occuper.

Aujourd’hui, avec la contraception, les femmes n’auraient même plus d’excuses pour avoir recours à l’avortement. Pourtant, aucune contraception n’est fiable à 100% et les femmes sont fertiles pendant 35 ans, ce qui équivaut à plus de 400 cycles ! Pour le dire autrement, c’est pas de la tarte d’éviter les grossesses tout au long d’une vie !

Faisant fi de cette réalité, en plus de décrédibiliser les députées à l’origine de la proposition de loi ainsi que les professionnel-le-s de l’avortement et les femmes, l’opposition – composée du Vlaams Belang, de la NVA, du CD&V et du CDH – s’est permis désinformation, sophismes, infantilisation et responsabilisation des femmes et appropriation fallacieuse de l’argumentaire féministe. Face à la droite extrême et aux partis catholiques, les député-e-s qui constituaient une majorité n’ont rien lâché. Iels ont porté haut et fort et avec intelligence la réalité des femmes et des médecins qui pratiquent des interruptions de grossesse. D’un côté, une position idéologique anti-avortement ; de l’autre, la mise en exergue d’une problématique de santé publique.

Si certains gouvernements conservateurs restreignent le droit à l’avortement ; d’autres l’assouplissent. Hier, la Belgique a fait un pas de plus en faveur des droits humains et en particulier des droits des femmes. Et si des belges élisent des représentant-e-s réactionnaires, d’autres optent en faveur d’une politique sociale, féministe et progressiste ; et elle est sûrement là, la force actuelle de la Belgique francophone.

Les femmes sont à l’aube de leur libération face à un patriarcat dominant et le féminisme est l’une des étapes obligées de l’évolution humaine.

Courir est un sport dangereux

Ce matin, je lis le commentaire d’un homme. Après six mots, je comprends qu’il est un autochtone de la tribu « ouin-ouin, on peut plus rien dire ». Que ça soit sur les réseaux sociaux ou dans les repas de famille, il en faut toujours un !

Calimero : appelons-le comme ça pour préserver son anonymat.
Son commentaire remet en question la médiatisation des 5981 signalements d’agressions sexuelles rapportés par des utilisatrices d’Uber (USA) : « Des mecs font partie des victimes dans tes chiffres … Même si en minorité. Et aussi ces chiffres sont à comparer avec le nombre de trajets (plus d’1 milliard et des poussières). Plus de chances de prendre la foudre que de se faire agresser sexuellement en Uber ».

Je viens de me réveiller et je suis déjà saoulée par ce que je lis. Il faudrait que je sorte courir mais la gueule de bois, la fatigue, la pluie et le froid essayent de m’en dissuader. Je monte sur la balance… Ok Sexisme, tu gagnes une fois de plus ! Je m’habille fissa, je me chausse et je démarre.

Dimanche, 9h du matin, rues désertes. Je borde la lisière de la forêt de Soignes avant de m’y aventurer. Les bois sont encore moins fréquentés et je n’y entre pas sans appréhension. Je cours plus vite qu’en rue et si un animal secoue les fourrés, je ne peux empêcher mon cœur de sursauter. Pour le dire simplement : j’ai peur.

Cette peur me ramène au message que Calimero voulait faire passer : « il ne faut pas tomber dans la psychose ». Bordel, il faut bien être un homme blanc hétéro pour dire ça ! Parce que le problème, ce n’est pas qu’on ait peur de prendre un Uber. Le problème c’est qu’on appréhende le fait de marcher en rue ou de prendre le métro quand on est seules. Le problème, c’est qu’on se sent mal dans les salles de sports mais qu’on a aussi peur de se transformer en proie si on jogge. Le problème, c’est qu’on a peur de boire parce qu’alors, c’est presque normal qu’un homme ou plusieurs abusent de nous.

Le problème, c’est que quand je cours et que je dépasse un homme qui marche, je sens son regard sur mon cul qui rebondit ; je sais que l’automobiliste ralentit et qu’il peut me klaxonner s’il est avec un pote. Le problème c’est définitivement n/votre culture du viol. Le problème c’est que la moitié d’entre nous ont été violées et que plus de 90% des femmes subissent le harcèlement de rue. Uber n’est rien d’autre que l’une des pièces d’un puzzle de 10 000.

Alors Calimero, toi qui ne t’es jamais fait violer. Toi qui n’a jamais accéléré le pas devant un groupe de personnes du sexe opposé. Toi qui ne t’es jamais fait siffler. Toi qui ne t’es jamais fait vomir pour garder la ligne. Toi qui ne dois pas faire de fellation à genoux parce que dominé. Toi qui ne monte pas sur ta balance tous les matins. Toi qui n’a jamais été traité de pute, de salope ou de connasse, s’il te plaît, ne me dis pas de quoi je suis en droit d’avoir peur ou pas ; ne me dis pas que ce que je vis ne fait pas sens.

Alors, je pourrais vous dire que courir est un sport dangereux mais c’est d’avoir un vagin qui nous met en danger et réduit le champ de nos libertés.

Nos amis les médecins

Les médecins m’ont toujours impressionnée. L’argument d’autorité sans doute. Ce que je veux dire, c’est qu’ils m’impressionnent au point que je n’ai jamais osé remettre en question leur propos, jamais. Pourtant, les médecins spécialistes m’ont donné plus d’une occasion de partir en leur claquant le bec ainsi que la porte de leur cabinet.

Il y a cet ORL, agacé, qui m’a dit qu’il n’avait rien trouvé d’excitant dans mes résultats ; c’était sa façon de m’annoncer que j’étais en bonne santé. A croire que le cancer lui fout la gaule. Il y a eu ce gastro-entérologue qui, parce que son traitement était incompatible avec l’allaitement de mon bébé de 7 mois, m’a sèchement dit : on n’est pas en Suède, à un moment il faut arrêter ! Il ne m’a pas soignée, il m’a suggéré de revenir plus tard et moi, je n’ai même pas osé lui demandé s’il existait une alternative ; mais what the fuck, ce gars venait de mettre son index dans mon anus !

Avec les médecins généralistes (mg), ça va, sans plus. La relation reste asymétrique, mais c’est ok. Je n’ai jamais trouvé un médecin « de famille ». Je n’arrive pas à m’attacher. Je laisse traîner les petits bobos, souvent. Je m’auto-médicamente. Je demande mes prescriptions aux secrétaires. Enfin, ça n’a jamais tout à fait collé entre les mg et moi, mais je ne leur en veux pas et eux·elles ne m’en veulent pas non plus.

Et puis un jour, je suis devenue « Caroline Watillon, chargée de mission en santé sexuelle et reproductive » sur les thématiques médicales : l’IVG et la contraception. Je travaille avec ce public particulier que sont les médecins. La première fois, j’ai été envoyée dans un colloque et je devais prendre contact avec un gynécologue, me présenter et lui dire qu’on allait organiser un colloque… lui et moi… rien que ça. Forcément, j’étais intimidée. Au final, c’est le premier à m’avoir ouvert les portes, donné les codes, appris, c’est le premier médecin qui m’a donné confiance en moi.

Ce 23 janvier, 3 ans plus tard, je suis intervenue dans une après-midi de réflexion sur l’extension de l’IVG à 18 semaines de grossesse. Le public ? Des médecins, des sages-femmes, des infirmier.e.s, des gynécologues, des anesthésistes, des néonatologues, etc. Un auditoire majoritairement sceptique quant à cet éventuel allongement du délai. Quelques pro-choix : des professionnel.le.s de centres de planning ; ils et elles étaient là pour soutenir mon discours et pour défendre notre secteur. Quelques (très) antis aussi, et oui !

J’ouvre l’après-midi, je parle pour la FLCPF et je suis légitime – d’ailleurs, je l’ai crié dans ma voiture en venant. Je suis préparée, mon travail est professionnel, carré, ma présentation est maîtrisée sur le fond et sur la forme. Je parle de la position de la femme qui veut avorter au cours d’un second trimestre mais je parle surtout du rôles des professionnel·le·s. Je fais aussi une proposition, celle de travailler en réseau de soin : les centres de planning familial et les hôpitaux.

Première question, c’est une anesthésiste. Elle me demande pourquoi je ne parle pas de l’enjeu des avortements en raison du sexe du fœtus. Hors sujet. Deuxième question, c’est un gynécologue. Il décrédibilise les médecins des centres de planning en présentant un scénario farfelu. Lui aussi est hors sujet.

L’après-midi se poursuit et une question cristallise les positions, c’est celle de la douleur du fœtus. L’ambiance est tendue et il va falloir retourner en table-ronde en fin de journée. Nous sommes 4 pro-choix face à cet auditoire pour le mieux hésitant, pour le pire carrément opposé à la proposition de loi qui sera prochainement votée en plénière. Il est clair que ces derniers ne sont pas venus nous écouter mais plutôt faire entendre leur voix contre un élargissement du droit à l’avortement. Un gynécologue de l’UCL se lance dans un laïus, notamment sur l’amendement qui vise la réduction du délai « de réflexion ». Mais qui est-il pour prétendre que la femme ne va réfléchir qu’à partir du moment où elle va le rencontrer, LUI ? Plus on avance et plus je prends du plaisir à les mettre face à leurs incohérences. Ce 23 janvier, j’ai osé remettre en question des propos de médecins et de spécialistes. Si j’ai osé le faire, c’est notamment parce que j’avais la confiance et le soutien d’autres blouses blanches qui se reconnaîtront : les bienveillantes, les humanistes, celles qui ont le cœur du bon côté, celles qui, depuis 3 ans, me donnent de quoi me nourrir, commentent mes propositions et m’aident à m’améliorer.

Un gynécologue que je ne connais que d’un coup de fil et de quelques mails – il pratique des avortements à Saint-Luc pour garantir l’accès à ce droit aux patientes de l’hôpital – m’a dit : Être médecin, ça n’est pas soigner, c’est prendre soin. A nous femmes, dont la santé sexuelle est invisibilisée, dont les sexes sont mutilés, dont les enfants sont avortés de force ou pas du tout avortés lorsque nous en avons besoin, à nous femmes dont les sexualités et désirs sont tabous, je ne peux que nous souhaiter de rencontrer ces médecins qui prennent soin, en consultation comme dans la vie.

Et c’est parce que ce sont ces humanistes et ces belles personnes que je me fais l’amplificatrice de leurs propos, de leurs besoins, de leurs idées mais surtout de leur amour pour les autres.  

Avertissement : ces propos n’engagent que moi.


L’IVG, c’est la vie !

« N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. » Disait Simone de Beauvoir, en 1949, dans « Le deuxième sexe ».

A l’heure de la récession économique, à l’heure à laquelle des citoyens élisent des chefs d’État ultra-conservateurs, à l’heure aussi ou des dogmes continuent de nous faire croire qu’ils sont vérité, je vous propose de garder bien en tête cet avertissement et de ne pas prendre nos droits pour acquis.

Ce n’est un secret pour personne, le droit à l’IVG est largement bafoué dans le monde.

Que ça soit en Équateur, où le 17 septembre dernier, l’assemblée générale parlementaire a estimé que ni les viols, ni les malformations du fœtus ne pouvaient justifier un avortement ; que ça soit aux États-Unis où Donald Trump fait de la lutte contre l’IVG un combat idéologique, SON combat idéologique, car cet homme – sans utérus – se déclare « profondément pro-vie » ; ou que ça soit en Slovaquie où le 22 septembre 2019, 50 000 personnes ont défilé dans une marche « pour la vie ». Les exemples sont nombreux ; ils nous montrent à quel point ces droits sont fragiles… quand ils ne sont pas inexistants.

Il y a plus d’un an, sous l’effet de la pression des associations féministes et laïques, la loi belge relative à l’interruption volontaire de grossesse a été révisée. Cette révision, sort l’IVG du code pénal mais ne la dépénalise pas et continue de restreindre les conditions d’accès les plus déterminantes et de culpabiliser les femmes qui y ont recours. Et puis, que dire de la pénurie de médecins qui pratiquent des IVG ou encore de certaines facultés de médecine où les mots « Interruption Volontaire de Grossesse » ne sont JAMAIS prononcés dans les auditoires.

En parallèle, le travail militant et associatif, nous permet de connaître des avancées – comme, récemment, la déclaration politique de la FWB où apparaît la volonté d’inscrire les techniques d’IVG dans les cursus de médecine – ce qui est réjouissant.  

Sur le plan politique et idéologique, la fertilité des femmes et leur accès à la santé sexuelle ont toujours été des enjeux de pouvoir et de domination. Ainsi, en 1923, la Belgique adoptait une loi pour interdire la contraception et il a fallu attendre 1973 pour que sa publicité soit autorisée. Et encore actuellement, l’accès à la contraception se voit limité, par exemple par le refus d’ajouter les pilules d’urgence, aux médicaments qui peuvent être délivrés par les professionnels des centres de planning familial. 

J’ai envie de terminer avec quatre mots : l’IVG, c’est la vie. Parce que l’IVG, c’est la vie de la femme qui ne désire pas ou qui ne peut pas être mère, de son partenaire qui ne veut pas ou qui ne peut pas être père mais aussi celle de l’enfant non-désiré ou qu’on ne peut pas assumer…

2020 pourrait être féministe…

… Les femmes ne seraient plus violées et tuées ;

on ne les cataloguerait plus : putes ou mères, hystériques ou soumises ;

elles continueraient de cheminer vers la sororité ;

et seraient respectées comme sportives, auteures ou journalistes ;

comme ministres, rappeuses, ou PDG.

Les femmes pourraient réinventer les civilisations ;

les hommes seraient leurs précieux alliés ;

ils assumeraient leur contraception ;

et laisseraient aux femmes la place de vivre et de parler.

Ensemble, on dévorerait des livres pour questionner ;

et pour évoluer, on déconstruirait nos acquis ; 

on conceptualiserait de nouvelles idées ;

on réécrirait français, Histoire et biographies.

L’optimisme est une cartouche ;

quand la douleur de nos consœurs déborde.

Le fantasme de l’égalité nous fait du bouche-à-bouche ;

sans lui, autant pendre nos rêves au bout d’une corde.

Bonne année militante !

Crédit photo : Casper de Jong

Pour une véritable généralisation de l’Education à la Vie Relationnelle, Affective et Sexuelle (EVRAS) dès le plus jeune âge.

Ce vendredi 18 octobre, Caroline Désir (PS), Ministre de l’Education en Fédération Wallonie-Bruxelles, parlait de l’importance des cours d’EVRAS qu’elle souhaite inscrire plus substantiellement dans les référentiels scolaires.

On les entend déjà de loin, les conservateurs et les pudiques crier que nous voulons apprendre à nos enfants à se masturber ; celles et ceux qui ne veulent pas que l’on parle d’homosexualité dans nos écoles de crainte que des élèves se découvrent gays ou lesbiennes. Les dogmes ont cela de commun, qu’ils mettent des œillères à celles et ceux qui les font leurs.

Les enfants, nourrissent des amourettes dès l’école maternelle ou la crèche et au même âge, ils peuvent être confrontés au harcèlement, à la violence, à des jeux sexuels non-consentis et aux stéréotypes de genre. Et ce n’est pas parce que les enfants ne vous en parlent pas – à vous parents ou professeurs – qu’ils vivent dans une bulle de velours qui flotte délicatement au-dessus du monde réel, des relations aux autres, du marketing, de l’ignorance, des idées-reçues, d’images ou de mots crus.

J’ai deux enfants : un garçon (6 ans) et une fille (4 ans). À la maison, on parle de tout, sans tabou, avec un langage adapté et scientifique. Si on utilise aussi des synonymes enfantins, à la maison, on parle de pénis, de vagins, de vulves et de testicules pour désigner les organes génitaux. À ma grande tristesse, à la maison, ma fille m’a parlé de comment elle avait déjà été touchée par un garçon plus âgé qu’elle, elle m’a parlé de la douleur physique ressentie.

Je travaille dans le secteur des droits et de la santé sexuelle ; je suis informée et souvent je vois comment discuter des questions afférentes avec eux. Reste que chacun son métier et que je ne suis pas animatrice EVRAS. Aussi, il m’arrive d’y aller au feeling. Je fais des erreurs, je m’en rends compte alors j’amende et corrige ce que j’ai dit plus tôt. Même avec un petit bagage, je reste comme tout parent : faillible et souvent dans le doute.

Si pour cette raison, en tant que mère, je veux que mes enfants reçoivent une EVRAS dans le cadre scolaire, je pense aussi qu’elle doit être à la portée de toutes et tous et que son inaccessibilité renforce les inégalités entre les personnes et les probabilités d’évoluer dans une société intolérante.

Cette éducation apprend aux individu-e-s à faire face à des situations affectives et/ou sexuelles ; à ne pas cautionner des comportements inappropriés ; à trouver la force de dire « non, je n’ai pas, ou plus, envie » ou « arrêtes, tu me (lui) fais mal » ; à développer un rapport à l’autre respectueux et à accepter les différences ; elle les informe de leur droits et propose une approche positive de la sexualité, préparant ainsi le terreau d’une vie sexuelle épanouissante une fois en âge. Pour le dire plus brièvement, l’EVRAS permet d’acquérir des compétences psycho-sociales indispensables alors que les questions affectives et la sexualité ont toujours été au cœur des préoccupations des femmes et des hommes.

L’EVRAS n’est pas un cours de biologie. Elle n’apprend pas aux enfants à se masturber. Elle n’éveille pas un désir sexuel coupable enfoui jusqu’alors dans leurs instincts les plus sombres et primaires. L’EVRAS scolaire, animé par des professionnel-le-s propose un langage adapté au stade de développement en répondant aux questions que les enfants (se) posent. Elle est la prévention qui fera des enfants des citoyennes et citoyens respectueux-ses des différences et d’eux/elles-mêmes.

L’EVRAS est l’une des clés de la société post-#Metoo ; et c’est pourquoi elle doit être amenée par des professionnel-le-s formé-e-s.

#METOO – Lettre ouverte

[Peinture réalisée par l’artiste Amande Art]
Chères Toutes
Chers Tous,

Lundi soir, alors que je reprenais doucement contact avec le tumulte de la réalité virtuelle, il m’a fallu moins de dix minutes pour tomber sur l’action #metoo, la comprendre et y participer. Son mot d’ordre est simple : si tu es une femme et que tu as déjà été harcelée ou agressée sexuellement, tu balances un statut – #metoo et tu développes, ou pas. 

En regard de mes valeurs, de mon secteur professionnel, de mon expérience et aussi de mon utilisation active de Facebook, il était logique que j’y participe. A chaud, je mets l’accent sur une attitude qui d’emblée m’interpelle : la désolidarisation, voir la dénonciation, de cette action militante par certains hommes, qui par ailleurs pour la plupart, font souvent preuve d’un sens du juste et de la justice proche de mes idéaux. Alors je m’interroge, ce coup-ci, pourquoi ça ne matche pas entre nous ? 

L’action a fait le job, elle a fait le buzz ! Toutefois, il était prévisible que l’absence de démarche intellectuelle en amont allait laisser un goût amer dans la bouche de certains. Pas de fond, pas de nuances, uniquement deux mots, laissant ainsi la porte ouverte à la stigmatisation de l’Autre. Les féministes se sentent le devoir de monter au créneau, construire leurs arguments, expliquer jusque dans la pratique et en détails les comportements qui nous pèsent et ceux que nous acceptons. Elles doivent pallier au manque d’information et se mettre en situations. Quelle perte d’énergie, mais pas inutile pour autant. Dans ces lignes je propose de répertorier quelques-unes des punchlines couramment formulées par les antagonistes à de telles actions, et/ou au féminisme en général, et de tenter d’en déconstruire l’argumentaire. 

1. « Des hommes aussi sont battus et harcelés ! C’est une réalité ! Et si ça nous arrive, on va se plaindre dans quelle association ? »

Selon une étude d’Amnesty internationale, qui repose sur des interviews menées auprès de 42 000 femmes dans les 28 états membres de l’union Européenne : 31% des femmes ont subi des violences physiques de la part d’un partenaire ou d’un non-partenaire depuis l’âge de 15 ans. Cela représente environ 13 millions de femmes. Toujours selon cette source, en Belgique cette fois, « 24,9% des femmes se sont fait imposer des relations sexuelles forcées par leur conjoint ». En quelques mots on peut résumer de la sorte : sans même prendre en compte les agressions verbales, le phénomène des violences faites aux femmes (VFF), est d’une ampleur alarmante

Et puis, le fait que nous possédions un vagin et non un pénis, n’est-il pas le premier critère de sélection pour nos agresseurs ? Critère auxquels vont s’ajouter tout un tas d’autres dépendant directement de leurs fantasmes sexuels ou de la haine qu’ils ont développée autour de la figure féminine. Inversement, combien d’hommes violentés, le sont en raison de l’image véhiculée à leur sujet dans la société ? Je ne dis pas que ça n’arrive pas mais bien que dans le premier cas, ce critère est généralisable à 100% ou presque. Mais surtout, placer ces deux faits de violences en vis-à-vis relève tout bonnement du sophisme car les causes des VFF sont structurelles, contrairement aux VFH qui paraissent davantage de type conjoncturel. 

2. « C’est face à face que l’on règle ses comptes, pas sur la place publique !  Ça sent le MacCarthysme à plein nez votre histoire de bonne-femme ! »

Honnêtement, je caricature mais… vraiment très peu ! Cette intervention a toutefois le mérite de me permettre de développer une autre partie de mon argumentaire. 

De par la qualité structurelle des causes des VFF, il est totalement inutile de particulariser ces cas en les ramenant aux rapports interpersonnels. 

Traiter individuellement chaque conflit consisterait en une réponse inefficace et hypocrite.
Causes structurelles, rapports de domination : l’échelle change, les moyens d’aborder le problème aussi. 

Pour retracer les faits : partout et en tous temps, des femmes, parce qu’elles sont femmes, ont été infériorisées, violentées, violées, exploitées, invisibilisées, objectivées. Actuellement, la situation est toujours globalement urgente et dramatique ; j’assiste à des colloques dans lesquels on parle de bébés filles de six mois violées, d’infibulations ou encore d’opérations de reconstruction de la paroi entre l’utérus et le vagin suite à des faits de viols collectifs. 

Face à ces violences tout à fait extrêmes, on ne peut QUE se montrer intransigeantes et radicales.
Oui, c’est du prosélytisme.
Oui, c’est du militantisme.
Et à l’image du phénomène, les réseaux sociaux sont l’outil de communication actuel par excellence pour ça : global et généralisé

Donc que vous, vous ne soyez pas un bourreau, peu importe, là n’est pas le propos ! Par contre la société à laquelle on participe toutes et tous donne de la légitimité aux agresseurs.  

Pour conclure : approcher un phénomène de manière globale n’en fait pas pour autant une « chasse aux sorciers » ou un processus de délation, bien au contraire. 

3. « Alors quelles sont les limites ? On a plus le droit de se parler dans la rue si on n’est pas du même sexe ? » 

Postulat de base : culturellement, il y a des choses qui se font et d’autres qui ne se font pas. Cela concerne absolument tous les sujets de la vie sociale. Ce sont les normes sociales.

Ces codes nous permettent de vivre en société. Alors, ramenez simplement la question à votre bon sens. Vous ne vous demandez pas si vous devez saluer les gens quand vous entrez dans une pièce ; ne vous demandez pas si vous devez ou pas complimenter le décolleté d’une étrangère. 

– « Ok, mais si on a envie de dire à une fille qu’elle est jolie, on a le droit quand même ? »

Analysez le contexte et ici encore, faites appel à votre bon sens. Lorsque l’on marche seul dans la rue, on élabore un dialogue intérieur avec nous-même. On se trouve dans une bulle, une forme d’intimité dans laquelle on peut penser à des choses sans importance ou à d’autres tristes, heureuses, anxiogènes, etc.
Peu importe à quoi nous pensons, nous nous baladons toutes et tous dans notre « nous », avec une histoire et un état d’esprit qui nous sont propres.

Sachant cela, si quelqu’un nous aborde, il/elle amorce une interaction inconfortable et mon avis est qu’il/elle doit accepter que nous ne soyons pas en état d’accepter cette interaction, et ce pour diverses raisons que nous n’avons pas à justifier.

Pour aller plus loin, en tant que passante, je me compose non seulement de mon vécu, de ma personnalité, de mon état d’esprit du moment mais en plus je suis susceptible de ne pas partager des codes identiques aux vôtres. Et pour couronner le tout, si vous m’abordez pour me dire que je suis jolie, vous entrez dans le domaine affectif et dans la sphère des émotions. Après tout, on se trouve bien loin de l’interaction secondaire dans laquelle on demande l’heure ou l’horaire du tram. Pour bien faire, il faudrait également pouvoir tenir compte des représentations que l’individue en question se fait à propos des relations entre les hommes et les femmes ou encore, tout simplement, du harcèlement de rue. 

Pour résumer : n’abordez une femme en rue pour lui dire qu’elle est jolie que si vous pouvez faire preuve de bon sens, user de tact et accepter l’éventualité de vous faire ignorer ou jeter.

Dit plus brièvement : vous prenez un risque, assumez-le ! 

4. « Il y a un risque d’amalgame, l’approche manichéenne n’est pas compatible avec des valeurs humanistes »

Je suis d’accord qu’une opposition homme-femme est inappropriée et dangereuse.

Toutefois, étant donné que femmes et hommes sont structurellement essentialisés et que le premier critère de sélection des victimes est leur sexe biologique, énoncer le problème, revient par la force des choses, à poser une distinction de sexes ; il ne s’agit pas pour autant d’inverser la tendance en définissant l’homme comme être lubrique et pervers.

L’action militante ce sont des slogans, des outils qui buzzent, qui choquent. Exprimer ce message en deux mots, c’est forcément proposer un message sans nuance, brut et tendancieux. Mais en dehors de l’action militante de courte durée, il y a l’intellectualisation du phénomène, l’élaboration de concepts et d’autres outils nuancés, utiles, objectifs et efficaces.

#Metoo, c’est tout le contraire de la nuance et de l’objectivité. Ce qui ne veut pas dire que ce type d’action est sans intérêt étant donné qu’il libère la parole et place le sujet dans l’actualité. Les féministes ont une porte d’entrée et l’occasion de se faire entendre. Leurs actions, elles aussi, sont globales et c’est pourquoi le féminisme est en mesure de se faire propre analyste de sa condition. 

Je finirai cet argumentaire en rappelant que le simple fait d’oser dire « moi aussi », a déjà fait ses preuves. Qu’est le manifeste des 343 (1971), qui exposait ses signataires à des risques de poursuites pénales pour avoir avorté, si ce n’est un autre « moi aussi », visant lui-aussi à  la libération de la parole et la déculpabilisation les femmes.

5. Les féministes sont agressives, elles n’aiment pas les hommes et sont souvent frustrées »

Militer c’est lutter. Lutter, c’est mener des actions pour faire triompher sa cause. La lutte est aussi un sport de combat ; par essence elle est agressive. Mais elle est agressive envers les mal-traiteurs et la société, et non envers les hommes en général ! 

Et puis, pour ce que ça vaut, ne suis-je pas un bon contre-exemple de la féministe agressive et frustrée ?

Variante : « elle se dit féministe mais porte des talons et se maquille »

Je suis née avec le sexe féminin. Mes parents, ma famille, l’école, la culture ; tous m’ont éduquée, de fait, comme une fille. De fille, je suis passée à femme aux yeux de la société et de mon environnement. De ma naissance à aujourd’hui, le tout fonctionne comme un grand catalyseur qui me pousse dans le dos avec entrain vers le rose, la douceur, la fidélité, la coquetterie, la timidité, la réserve, le repli, le manque de confiance… et la maternité. On peut résister çà et là mais le processus d’essentialisation des femmes et des hommes est puissant, flottant et injuste. 

Pour conclure

Dans ces lignes, j’ai beaucoup parlé aux hommes. 
Alors, Chères Toutes, merci pour votre courage, merci pour le soutien que vous vous apportez les unes aux autres et merci pour votre solidarité.

Je pense que concrètement, les pistes d’actions sont à chercher dans le domaine normatif. Modifier les lois mais aussi le contrat social sont des solutions réelles et efficaces en réponse au carcan qui nous infériorise et nous invisibilise.

Mais nous pouvons toutes agir et ça commence par une chose simple, marcher en rue la tête haute, se réapproprier l’espace public.

Mes derniers mots : aucun d’entre eux n’en avait le droit.