Lettre ouverte à la société civile et aux autorités qui la financent : culture associative, compétition et financements  

Google, SpaceX, … et l’associatif : quels lieux communs ?

Voici un parallèle un peu osé. Je me le permets, d’abord parce que l’analyse comparative est un outil pertinent pour appréhender les phénomènes sociaux ; mais aussi pour provoquer, bousculer les esprits, car l’associatif en Belgique francophone est en souffrance. En effet, depuis quelques années déjà, ce secteur doit affronter des enjeux qui, je pense, le dépassent ; l’un d’eux est la mise en concurrence des ASBL entre elles mais aussi avec le secteur marchand, un autre est le manque de clarté, de rationalité, de pérennité, dans la façon dont elles sont financées par les pouvoirs publics. 

Qu’est-ce qu’il y a de commun entre un cadre de Google ou de Spacex et une travailleuse, un travailleur, du secteur associatif en Belgique francophone ? Voici les missions affichées des premiers, leur positionnement sur le marché : la mission de Google est d’organiser les informations à l’échelle mondiale dans le but de les rendre accessibles et utiles à tous ; par ailleurs en 2015, SpaceX demandait l’autorisation pour construire Starlink une constellation de 4000 satellites capables de donner accès à Internet au monde entier, y compris dans les régions les plus reculées ne disposant pas d’infrastructures.

Une récurrence dans ces objectifs et une ressemblance avec les nôtres est évidente : l’accès. Dans le social et de la santé, nous voulons aussi élargir l’accès à la culture, à la recherche, aux soins de santé, à l’information et même aux technologies pour réduire la fracture numérique ! Cette mission de l’accès participe d’un côté et de l’autre à la culture d’entreprise et à la culture associative – dans les deux cas, elle donne une légitimité aux personnes qui y participent et disent œuvrer au bien commun, aux valeurs universelles et progressistes. Eux le font de façon lucrative, pour le progrès matériel et à une échelle macro ; nous le faisons avec des bouts de ficelles, pour le progrès social et communautaire, pour des salaires moyens, à une échelle micro.

À côté du package salarial, la culture d’entreprise élitiste fait la force de ces entreprises qui, en provoquant la compétition entre les employé.es, sélectionnent les meilleurs des meilleurs. Dans le non-marchand, la compétition ne concerne pas tant les personnes, mais plutôt les ASBL entre elles de par son système de financements.

En effet, l’ennui c’est que nous passons la moitié de notre temps le nez dans les rapports et à faire face à nos redevabilités vis-à-vis des pouvoirs subdisidiants : annuelles, bisannuelles, quinquennales, d’évaluation, de demandes, de justification,… entre ça et nos missions, il reste peu de temps pour construire une réelle solidarité entre associations. Même si l’idée est déplaisante : oui, nous sommes en concurrence pour ces subsides, que nous passons notre temps à essayer d’obtenir, de garder et à justifier. Ainsi, il est fréquent que des acteurs du non-marchand déploient des stratégies de séduction à destination des politiques, les abreuvent de contenu orienté et se positionnent sur les futurs appels à projet. C’est un winwin et parier sur la communication médiatique et politique est sûrement un bon investissement pour les ASBL – preuve en est, l’apparition récente de la fonction de subsidiologue. Au lieu de favoriser les meilleurs projets, ce système tend à financer les associations qui ont les moyens d’une communication et d’une stratégie politique professionnelles.

Au lieu de défendre la justice sociale, nous finissons par produire l’auto-justification de nos existences professionnelles. C’est ainsi que les politiques, en collaboration avec nous, amenuisent l’espoir d’une associativité solidaire et d’une société civile garante du bon fonctionnement de la démocratie.   

Qui doit sauver le monde : Google ou la société civile ?

Poser la question, c’est y répondre. Il existe des pistes pour aider les ASBL à sortir de cette engrenage : la plus ambitieuse est de participer à changer l’humain en réformant l’éducation – mais d’autres sont de favoriser la recherche en sciences sociales au sujet du financement de l’associatif en Belgique francophone, de mutualiser les services, les dépenses et en particulier dans l’immobilier, pour créer de la cohésion entre les associations par le territoire. Les associations ont aussi une responsabilité, celle de prendre le temps de se concerter entre elles pour proposer des modèles alternatifs et plus solidaires.

Ensemble, donnons les moyens à l’associatif de sortir de cette logique libérale et concurrentielle.

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