#METOO – Lettre ouverte

[Peinture réalisée par l’artiste Amande Art]
Chères Toutes
Chers Tous,

Lundi soir, alors que je reprenais doucement contact avec le tumulte de la réalité virtuelle, il m’a fallu moins de dix minutes pour tomber sur l’action #metoo, la comprendre et y participer. Son mot d’ordre est simple : si tu es une femme et que tu as déjà été harcelée ou agressée sexuellement, tu balances un statut – #metoo et tu développes, ou pas. 

En regard de mes valeurs, de mon secteur professionnel, de mon expérience et aussi de mon utilisation active de Facebook, il était logique que j’y participe. A chaud, je mets l’accent sur une attitude qui d’emblée m’interpelle : la désolidarisation, voir la dénonciation, de cette action militante par certains hommes, qui par ailleurs pour la plupart, font souvent preuve d’un sens du juste et de la justice proche de mes idéaux. Alors je m’interroge, ce coup-ci, pourquoi ça ne matche pas entre nous ? 

L’action a fait le job, elle a fait le buzz ! Toutefois, il était prévisible que l’absence de démarche intellectuelle en amont allait laisser un goût amer dans la bouche de certains. Pas de fond, pas de nuances, uniquement deux mots, laissant ainsi la porte ouverte à la stigmatisation de l’Autre. Les féministes se sentent le devoir de monter au créneau, construire leurs arguments, expliquer jusque dans la pratique et en détails les comportements qui nous pèsent et ceux que nous acceptons. Elles doivent pallier au manque d’information et se mettre en situations. Quelle perte d’énergie, mais pas inutile pour autant. Dans ces lignes je propose de répertorier quelques-unes des punchlines couramment formulées par les antagonistes à de telles actions, et/ou au féminisme en général, et de tenter d’en déconstruire l’argumentaire. 

1. « Des hommes aussi sont battus et harcelés ! C’est une réalité ! Et si ça nous arrive, on va se plaindre dans quelle association ? »

Selon une étude d’Amnesty internationale, qui repose sur des interviews menées auprès de 42 000 femmes dans les 28 états membres de l’union Européenne : 31% des femmes ont subi des violences physiques de la part d’un partenaire ou d’un non-partenaire depuis l’âge de 15 ans. Cela représente environ 13 millions de femmes. Toujours selon cette source, en Belgique cette fois, « 24,9% des femmes se sont fait imposer des relations sexuelles forcées par leur conjoint ». En quelques mots on peut résumer de la sorte : sans même prendre en compte les agressions verbales, le phénomène des violences faites aux femmes (VFF), est d’une ampleur alarmante

Et puis, le fait que nous possédions un vagin et non un pénis, n’est-il pas le premier critère de sélection pour nos agresseurs ? Critère auxquels vont s’ajouter tout un tas d’autres dépendant directement de leurs fantasmes sexuels ou de la haine qu’ils ont développée autour de la figure féminine. Inversement, combien d’hommes violentés, le sont en raison de l’image véhiculée à leur sujet dans la société ? Je ne dis pas que ça n’arrive pas mais bien que dans le premier cas, ce critère est généralisable à 100% ou presque. Mais surtout, placer ces deux faits de violences en vis-à-vis relève tout bonnement du sophisme car les causes des VFF sont structurelles, contrairement aux VFH qui paraissent davantage de type conjoncturel. 

2. « C’est face à face que l’on règle ses comptes, pas sur la place publique !  Ça sent le MacCarthysme à plein nez votre histoire de bonne-femme ! »

Honnêtement, je caricature mais… vraiment très peu ! Cette intervention a toutefois le mérite de me permettre de développer une autre partie de mon argumentaire. 

De par la qualité structurelle des causes des VFF, il est totalement inutile de particulariser ces cas en les ramenant aux rapports interpersonnels. 

Traiter individuellement chaque conflit consisterait en une réponse inefficace et hypocrite.
Causes structurelles, rapports de domination : l’échelle change, les moyens d’aborder le problème aussi. 

Pour retracer les faits : partout et en tous temps, des femmes, parce qu’elles sont femmes, ont été infériorisées, violentées, violées, exploitées, invisibilisées, objectivées. Actuellement, la situation est toujours globalement urgente et dramatique ; j’assiste à des colloques dans lesquels on parle de bébés filles de six mois violées, d’infibulations ou encore d’opérations de reconstruction de la paroi entre l’utérus et le vagin suite à des faits de viols collectifs. 

Face à ces violences tout à fait extrêmes, on ne peut QUE se montrer intransigeantes et radicales.
Oui, c’est du prosélytisme.
Oui, c’est du militantisme.
Et à l’image du phénomène, les réseaux sociaux sont l’outil de communication actuel par excellence pour ça : global et généralisé

Donc que vous, vous ne soyez pas un bourreau, peu importe, là n’est pas le propos ! Par contre la société à laquelle on participe toutes et tous donne de la légitimité aux agresseurs.  

Pour conclure : approcher un phénomène de manière globale n’en fait pas pour autant une « chasse aux sorciers » ou un processus de délation, bien au contraire. 

3. « Alors quelles sont les limites ? On a plus le droit de se parler dans la rue si on n’est pas du même sexe ? » 

Postulat de base : culturellement, il y a des choses qui se font et d’autres qui ne se font pas. Cela concerne absolument tous les sujets de la vie sociale. Ce sont les normes sociales.

Ces codes nous permettent de vivre en société. Alors, ramenez simplement la question à votre bon sens. Vous ne vous demandez pas si vous devez saluer les gens quand vous entrez dans une pièce ; ne vous demandez pas si vous devez ou pas complimenter le décolleté d’une étrangère. 

– « Ok, mais si on a envie de dire à une fille qu’elle est jolie, on a le droit quand même ? »

Analysez le contexte et ici encore, faites appel à votre bon sens. Lorsque l’on marche seul dans la rue, on élabore un dialogue intérieur avec nous-même. On se trouve dans une bulle, une forme d’intimité dans laquelle on peut penser à des choses sans importance ou à d’autres tristes, heureuses, anxiogènes, etc.
Peu importe à quoi nous pensons, nous nous baladons toutes et tous dans notre « nous », avec une histoire et un état d’esprit qui nous sont propres.

Sachant cela, si quelqu’un nous aborde, il/elle amorce une interaction inconfortable et mon avis est qu’il/elle doit accepter que nous ne soyons pas en état d’accepter cette interaction, et ce pour diverses raisons que nous n’avons pas à justifier.

Pour aller plus loin, en tant que passante, je me compose non seulement de mon vécu, de ma personnalité, de mon état d’esprit du moment mais en plus je suis susceptible de ne pas partager des codes identiques aux vôtres. Et pour couronner le tout, si vous m’abordez pour me dire que je suis jolie, vous entrez dans le domaine affectif et dans la sphère des émotions. Après tout, on se trouve bien loin de l’interaction secondaire dans laquelle on demande l’heure ou l’horaire du tram. Pour bien faire, il faudrait également pouvoir tenir compte des représentations que l’individue en question se fait à propos des relations entre les hommes et les femmes ou encore, tout simplement, du harcèlement de rue. 

Pour résumer : n’abordez une femme en rue pour lui dire qu’elle est jolie que si vous pouvez faire preuve de bon sens, user de tact et accepter l’éventualité de vous faire ignorer ou jeter.

Dit plus brièvement : vous prenez un risque, assumez-le ! 

4. « Il y a un risque d’amalgame, l’approche manichéenne n’est pas compatible avec des valeurs humanistes »

Je suis d’accord qu’une opposition homme-femme est inappropriée et dangereuse.

Toutefois, étant donné que femmes et hommes sont structurellement essentialisés et que le premier critère de sélection des victimes est leur sexe biologique, énoncer le problème, revient par la force des choses, à poser une distinction de sexes ; il ne s’agit pas pour autant d’inverser la tendance en définissant l’homme comme être lubrique et pervers.

L’action militante ce sont des slogans, des outils qui buzzent, qui choquent. Exprimer ce message en deux mots, c’est forcément proposer un message sans nuance, brut et tendancieux. Mais en dehors de l’action militante de courte durée, il y a l’intellectualisation du phénomène, l’élaboration de concepts et d’autres outils nuancés, utiles, objectifs et efficaces.

#Metoo, c’est tout le contraire de la nuance et de l’objectivité. Ce qui ne veut pas dire que ce type d’action est sans intérêt étant donné qu’il libère la parole et place le sujet dans l’actualité. Les féministes ont une porte d’entrée et l’occasion de se faire entendre. Leurs actions, elles aussi, sont globales et c’est pourquoi le féminisme est en mesure de se faire propre analyste de sa condition. 

Je finirai cet argumentaire en rappelant que le simple fait d’oser dire « moi aussi », a déjà fait ses preuves. Qu’est le manifeste des 343 (1971), qui exposait ses signataires à des risques de poursuites pénales pour avoir avorté, si ce n’est un autre « moi aussi », visant lui-aussi à  la libération de la parole et la déculpabilisation les femmes.

5. Les féministes sont agressives, elles n’aiment pas les hommes et sont souvent frustrées »

Militer c’est lutter. Lutter, c’est mener des actions pour faire triompher sa cause. La lutte est aussi un sport de combat ; par essence elle est agressive. Mais elle est agressive envers les mal-traiteurs et la société, et non envers les hommes en général ! 

Et puis, pour ce que ça vaut, ne suis-je pas un bon contre-exemple de la féministe agressive et frustrée ?

Variante : « elle se dit féministe mais porte des talons et se maquille »

Je suis née avec le sexe féminin. Mes parents, ma famille, l’école, la culture ; tous m’ont éduquée, de fait, comme une fille. De fille, je suis passée à femme aux yeux de la société et de mon environnement. De ma naissance à aujourd’hui, le tout fonctionne comme un grand catalyseur qui me pousse dans le dos avec entrain vers le rose, la douceur, la fidélité, la coquetterie, la timidité, la réserve, le repli, le manque de confiance… et la maternité. On peut résister çà et là mais le processus d’essentialisation des femmes et des hommes est puissant, flottant et injuste. 

Pour conclure

Dans ces lignes, j’ai beaucoup parlé aux hommes. 
Alors, Chères Toutes, merci pour votre courage, merci pour le soutien que vous vous apportez les unes aux autres et merci pour votre solidarité.

Je pense que concrètement, les pistes d’actions sont à chercher dans le domaine normatif. Modifier les lois mais aussi le contrat social sont des solutions réelles et efficaces en réponse au carcan qui nous infériorise et nous invisibilise.

Mais nous pouvons toutes agir et ça commence par une chose simple, marcher en rue la tête haute, se réapproprier l’espace public.

Mes derniers mots : aucun d’entre eux n’en avait le droit. 

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